CHYPRE DU NORD : le côté turc de l’île d’Aphrodite

Le Port de Kyrenia

Venir à Chypre Nord par avion s’avère compliqué ! En effet, vu que l’aéroport d’Ercan – dans la région de Famagouste – n’est pas agréé par l’Organisation de l’Aviation Civile Internationale (puisqu’il est situé en « zone occupée » par l’armée turque suivant les conventions internationales), il faut automatiquement faire une escale en Turquie (pour nous, ce fut Antalya) pour avoir le droit d’y atterrir ! Nous avons choisi, un peu par hasard, un tour-opérateur qui programme la destination à des tarifs vraiment attractifs… Anonymes parmi les touristes, nous avons essayé d’en savoir un peu plus sur la partition de l’île et ses conséquences sur la population chypriote, qu’elle soit grecque ou turque !

La ville Antique de Salamine

Au carrefour des grandes civilisations méditerranéennes, entre Orient, Afrique et Europe, Chypre a connu bien des envahisseurs. Des Egyptiens aux Grecs, de Venise à l’Empire Ottoman et jusqu’aux Anglais… chacun a laissé une empreinte sur cette île où naquit, suivant la mythologie, la déesse Aphrodite ! Troisième île de la Méditerranée en superficie (9.351 km2) après la Sicile et la Sardaigne (la 4ème, c’est la Corse !), Chypre s’étend sur 240 km de sa côte ouest à sa pointe est, et sur 96 km du nord au sud. C’est la plus orientale des îles de la Méditerranée. Située à 560 km de la Crète, 400 km de Rhodes, 75 km des côtes turques et 100 km des côtes syriennes et libanaises, Chypre a été – au travers des siècles – l’objet de toutes les convoitises !

Nicosie : la porte de Kyrenia (côté turc)

Le cuivre y est exploité depuis le 3ème millénaire avant J.C. Il fit la richesse des villes antiques de Soli ou Salamine mais donna aussi son nom à l’île. En effet, cuivre se dit « kypros » en Grec d’où « Chypre » ! Les sites historiques des périodes romaine, médiévale, ottomane, byzantine ou vénitienne sont nombreux. Avec ses monuments historiques, Kyrenia (côté turc) est considérée comme l’une des plus belles villes de l’île.

Une île scindée en deux depuis 1974…

Mais Chypre souffre aussi d’une grande tragédie : l’île est scindée en deux entités (depuis 1974) séparées entre elles par la Ligne Verte ou Ligne Attila (pour les Turcs) et Nicosi est la seule ville au monde, aujourd’hui à posséder une ligne de démarcation !

Une “frontière” surveillée par les casques bleus…

Chypre a été détachée de l’Empire byzantin en 1191, soumise d’abord aux Croisés puis à Venise (1489) avant d’être conquise par les Ottomans en 1571. Chypre est ensuite passée sous Administration Britannique en 1878. Après des mouvements nationalistes, la Grande-Bretagne accorde une indépendance sans souveraineté complète en 1960. Mais de violents troubles intercommunautaires mettent fin à ce qui était un partenariat constitutionnel entre Chypriotes Grecs et Chypriotes Turcs. Un coup d’Etat fomenté par la junte militaire grecque renverse le président chypriote Makarios le 15 juillet 1974. L’armée turque intervient alors au nom du traité de Garantie (1974) mais opère une partition de l’île lors d’une seconde offensive (14-16 août 1974).

Depuis cette date, la partie Sud, où vivent les Chypriotes Grecs, est la « République de Chypre », membre de l’Union Européenne (2004) et de la zone « Euro » (2008), alors que la partie Nord, habitée par les Chypriotes Turcs, dépend de la République Turque de Chypre du Nord (RTCN), reconnue uniquement par Ankara. Cette cohabitation se fait sous la surveillance de l’ONU, qui a un poste d’observation et de maintien de la paix… Les dernières négociations ont échoué, en Suisse, l’été dernier : Ankara refuse de retirer ses soldats stationnés dans le nord de l’île, un préalable indispensable aux yeux de Nicosie.

L’arrivée à la tête de la partie turque de l’île de Mustafa Akinci, en 2015, avait pourtant donné un nouvel élan aux négociations et suscité un réel espoir de parvenir à une solution. Les dirigeants des deux côtés de l’île étant partisans de longue date d’une réunification. L’actuel Président chypriote, Nikos Anastasiades (réélu le 4 février dernier), avait soutenu le plan Annan de réunification en 2004.

Les autorités turques mènent une politique de colonisation active de la partie nord, avec des installations massives de colons venus d’Anatolie (Environ 160.000 personnes furent illégalement implantées pour coloniser la région occupée et altérer la structure démographique de Chypre). L’autre axe d’action consiste à effacer le passé orthodoxe et plus généralement chrétien de l’île, avec des destructions massives d’églises, de couvents et de leurs mobiliers, ou leur transformation en mosquées.

Une série de résolutions de l’assemblée générale et du conseil de Sécurité de l’ONU, ainsi que des résolutions adoptées par plusieurs autres organisations internationales, reflètent « la condamnation universelle de l’invasion d’une partie de Chypre et de son occupation jamais levée depuis, exigent le retour, en toute sécurité, des réfugiés dans leurs foyers, la recherche des personnes portées disparues, ainsi que le retrait des forces étrangères et des colons du territoire chypriote et appellent au respect des droits de l’homme de tous les Chypriotes, de même qu’au respect de l’indépendance, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de Chypre ». La Cour européenne des Droits de l’Homme, par ailleurs, a jugé le gouvernement de la Turquie responsable de violations graves et systématiques des Droits de l’Homme à Chypre. Malheureusement, la plupart des résolutions et décisions de la Cour demeurent inappliquées du fait que la Turquie persiste à défier la volonté de la communauté internationale et l’état de droit…

Il fut très difficile, pour nous, de recueillir des témoignages spontanés de la part des Chypriotes turcs que nous avons tenté d’interviewer… Méfiance envers les autorités, envers les médias… Le sentiment général serait plutôt qu’ils sont manipulés de tous les côtés par les intérêts géopolitiques mondiaux et que, « si on leur fichait finalement la paix », ils pourraient sans doute cohabiter comme par le passé… Côté grec, ce n’est pas vraiment la même chanson et le sentiment d’occupation arbitraire et injuste domine largement dans les conversations…

Le château de Kyrenia

Nous avons fait un grand circuit de Chypre Nord qui nous a déroulé des merveilles archéologiques et architecturales mais aussi montré la mainmise turque sur l’île qui exploite ses multiples « casinos-blanchisseurs », ses zones franches sources d’un business obscur ou ses Chypriotes de fraîche date… Il reste que cette île est magnifique des deux côtés et qu’il faudra bien se remettre, un jour prochain, autour de la table des négociations…

Varosha, la station balnéaire fantôme, jadis banlieue chic de Famagouste…

Varosha : Zone Interdite !

Parmi toutes les aberrations de la situation, Varosha est un exemple frappant de l’imbécillité des hommes… Varosha, c’était le « St-Trop » de Chypre ! La jet set internationale et les stars s’y donnaient rendez-vous sur ses belles plages, dans ses hôtels de luxe… Une « Dolce Vita » qui fut brutalement interrompue le 15 Août 1974 lorsque aviation et artillerie turques semèrent la terreur… Ceux qui n’étaient pas morts sous les bombes s’enfuirent et ne revinrent pas… Ici, la population était quasi-exclusivement chypriote grecque… Depuis, le quartier est toujours en « Zone Interdite » sous occupation turque. Un no man’s land de barbelés et de vestiges des seventies. Nous avons demandé à notre guide de traverser ce quartier où la vie s’arrêta un jour d’été… mais le véhicule n’a pas le droit de s’arrêter : juste une photo volée à bord du car !

Un journaliste Américain, Alan Weisman, s’est penché sur l’étrangeté de ces lieux désertés depuis plus de 40 ans dans un best seller intitulé « The World Without Us » (Le Monde sans nous ou « Homo Disparitus » paru en 2007) soulignant comment la nature a retrouvé sa place en l’absence de l’homme : la dégradation des immeubles, la pousse des végétaux (philodendrons sauvages, hibiscus, bougainvillées) et l’espace reconquis par les animaux (oiseaux, tortues…). Etrange impression et finalement leçon de modestie : la terre peut tourner sans nous…

Famagouste, son nom grec : Ammochostos « cachée dans le sable »

Famagouste : le château d’Othello

Joyau architectural, Famagouste est fortifiée depuis le 12ème siècle et le château d’Othello est la partie la plus célèbre de ses murs. Ici, Shakeaspeare situa sa tragédie ! Il fut bâti (début 14ème siècle) par Amaury de Lusignan, seigneur de Tyr (Liban) et Gouverneur de Chypre. Ses quatre tours le qualifiaient de « forteresse imprenable ». L’empreinte vénitienne est évidente avec ses lions représentés sous formes de sculptures de pierre ou bas-reliefs. Cependant, lorsque Shakespeare écrivit sa pièce en 1604, la ville était déjà aux mains des Ottomans.

Jusqu’à cette conquête, Famagouste comptait, dit-on, autant d’églises que de jours de l’année… De nombreuses ont survécu aux siècles, plus ou moins en bon état ou transformées… On peut encore en recenser les prestigieux vestiges comme le témoignent nos images…

La mosquée Lala Mustafa Pacha, qui domine la Place Namik Kemal, au cœur historique, est l’ancienne cathédrale gothique Saint-Nicolas érigée par les Lusignan entre 1298 et 1312. Sa façade rappelle celle de la cathédrale de Reims. Le minaret a été ajouté au 16ème siècle.

Salamine, l’Antique cité…

Salamine : le théâtre

La ville Antique de Salamine, au nord de Famagouste, fut fondée à l’âge de bronze. Les découvertes archéologiques les plus anciennes datent du 11ème siècle avant J.C. Elle fut re-découverte lors d’excavations entre 1952 et 1974. Les fouilles n’ont jamais été achevées du fait du conflit. Le site, en bordure de mer, est splendide. Le port permettait le négoce avec la Grèce et le Proche-Orient. Le gymnase, le forum, l’amphithéâtre, les termes et l’agora ont été mis à jour et sont prétextes à de superbes clichés malgré le ciel qui demeure menaçant…

Monastère Saint-Barnabé

Le Monastère Apostolos Varnavas dédié à l’apôtre Barnabé se trouve à 3 km du site de Salamine. Fondé au 5ème siècle, il honore Barnabé, évangélisateur chrétien, assassiné en 75 et considéré comme le fondateur de l’église orthodoxe de Chypre. C’est un haut-lieu de pèlerinage et les Turcs autorisent les orthodoxes à venir y célébrer un office uniquement le 11 juin, jour de la Saint-Barnabé ! On descend quelques marches pour se rendre aux catacombes et découvrir le mausolée du supplicié, très kitch recouvert d’un plastique flamboyant … Des offrandes recouvrent la sépulture et parmi elles…une paire de chaussettes ! Trouvez l’erreur… Une source d’eau dite « miraculeuse » coule d’un robinet à la propreté douteuse… Une exposition d’icônes et un musée archéologique complètent la visite.

Nicosie, dernière ville divisée au monde

Nicosie : la “Ligne Verte”

Nicosie-Nord ( Lefkosa, en turc) est la capitale et la plus grande ville de l’état non reconnu de Chypre du Nord. L’ONU et la République de Chypre le qualifient de  « territoire chypriote occupé ». La ville se compose de la partie nord de la ville de Nicosie, elle est gouvernée par la municipalité turque de Nicosie située sur le fleuve Pedieos. La municipalité est le siège du gouvernement de la République Turque de Chypre du Nord et son principal centre d’affaire. Elle est reconnue uniquement par la Turquie !

Lefkosa, possède une vieille ville entourée de remparts vénitiens. La mosquée gothique (14ème) Selimiye aux deux minarets (ci-dessus) en est le symbole. C’était autrefois la cathédrale gothique Sainte-Sophie bâtie par les Lusignan.

Buyuk Han, dans la vieille ville, est un caravansérail (auberge) ottoman du 16ème siècle converti en centre d’artisanat avec bars et restaurants.

On traverse, à pied, la rue Ledra, dans la vieille ville, pour arriver au « Check Point » le point de passage où il faut présenter son passeport pour être éligible de l’autre côté… Après quelques mètres d’un espace inoccupé, garni de barbelés et de panneaux d’interdiction, on atteint le vieux quartier folklorique Laiki Gitonia qui fait penser au célèbre « Plaka » d’Athènes avec ses tavernes grecques où débordent mezzés, moussakas et autres dolmades… Au musée Archéologique de Nicosie, outre la célèbre Aphrodite de Soli, symbole de l’île (côté grec) on trouve d’importantes collections d’antiquités…

La péninsule de Karpas, Réserve Naturelle et terrain de jeu des ânes sauvages !

A l’extrémité nord de Chypre s’étend la péninsule de Karpas où déambulent des troupeaux d’ânes endémiques. Le jeu consiste à leur offrir des carottes achetées 1€ aux enfants du village. C’est la condition pour que ces chers baudets acceptent la photo ! Peu effarouchés, ils attendent, groupés, les bus de touristes au milieu de la route… pas si bêtes les ânes !

Le village de Dipkarpaz, que nous visitons en chemin, offre une parfaite cohabitation entre l’église et la mosquée, située juste au-dessus. Preuve évidente qu’il y a possibilité de fraterniser entre les deux communautés…

La Plage de Golden Beach

L’immense plage de Golden Beach (Nangomi) au sable doré – que surplombe la route – est connue pour les tortues « Caretta Caretta » qui viennent y pondre leurs oeufs. A cette époque de l’année (février), il n’y a ni tortues, ni vacanciers… Juste une immensité ocre où viennent mourir les petites vagues de la Méditerranée…

Le site le plus emblématique se trouve quasiment au bout de l’île, c’est le Monastère Saint-André dont la reconstruction (pas franchement réussie !) a été financée en 2013 par les Nations Unies. Ce monastère est à la fois un lieu saint pour les Chrétiens mais aussi pour les Musulmans ! Voici la légende : lors d’un voyage en Terre Sainte, un navire transportant Saint André heurta des rochers. En arrivant à terre, André fit jaillir une source miraculeuse qui rendit la vue au Capitaine de l’embarcation… Les croyants ayant perdu la vue viennent ici en pèlerinage avec l’espoir que l’eau bienfaitrice éclaire à nouveau leurs yeux… Rappelons que Saint André fut le premier apôtre appelé par Jésus dans l’Évangile et qu’il fut crucifié d’une façon « originale » par les Romains sur une croix en forme de « X », la «crux decussata», ce qui a donné le nom de « Croix de Saint André ». En fait, cette tradition ne s’appuie sur aucun texte. Ce crucifiement sur une croix transverse a pu être imaginé en pendant à celle de Pierre, son frère, crucifié la tête en bas sur une croix droite… Charmant…

Ancien moulin à huile d’olive

Sur le chemin du retour, le village de Büyükkonok est connu pour son artisanat mais surtout ses produits du terroir. Ici, l’huile d’olive, pressée à froid suivant les traditions ancestrales arbore une fragrance exceptionnelle tandis que le raki se conjugue à tous les millésimes ! Un arrêt s’impose aussi à l’église Agios Afksentios protégée par l’Union Européenne qui veut en faire un symbole de paix retrouvée… Bientôt, peut-être…

Kyrenia et l’Abbaye de Bellapais

Abbaye de Bellapais

On traverse de la chaîne montagneuse de Pentadaktylos (700 m) pour atteindre l’Abbaye de Bellapais, (traduire « Belle Paix », tout un symbole !) merveille de l’art gothique, construite avec l’aide des croisés au milieu de champs de citronniers et d’orangers offrant une vue panoramique sur la ville de Kyrenia. Au 13ème siècle, c’était un lieu de pèlerinage chrétien qui croyaient y trouver un fragment de la Sainte Croix. Le lieu inspira l’écrivain britannique Lawrence Durrel (qui vécut dans ce village entre 1953 et 1956) pour son roman « Citrons acides ».

Le Port de Kyrenia (appelée « Girne » en turc) et ses fortifications, emblème de la ville méritent – à eux seuls – le voyage ! Influences byzantine, ottomane, vénitienne… Kyrenia est dominée par son château reconstruit au 16ème siècle offrant une vue spectaculaire sur le port. Des murs de 21 mètres de haut défendaient la cité des envahisseurs. A l’intérieur du château, un musée archéologique expose un bateau daté de 300 ans av. J.C. découvert en 1969. C’est le plus ancien bateau commercial retrouvé au fond de la mer !

Il fait bon se balader sur la jetée pour avoir une vue d’ensemble panoramique à immortaliser par nos objectifs… Mais il est aussi très agréable de s’asseoir à l’une des nombreuses tavernes, histoire de rêvasser en sirotant un raki… Au fait, un raki ou un ouzo… c’est un peu pareil, non ? De l’anis… Perso, je n’y vois pas de différence ! Alors…

Les beaux tapis d’Orient…

Dans la banlieue de Kyrenia, en zone franche, arrêt à une manufacture de tapis… C’est de bonne guerre : il paraît que l’entreprise participe au financement de notre voyage… Personne n’est obligé d’acheter… Ahmed, originaire de la Capadocce (Turquie) nous reçoit pour un petit cours rapide sur l’entrepôt-boutique… Uniquement des produits noués à la main, que ce soit en coton, en laine ou pure soie. « Un tapis, assure-t-il, est créé pour vivre au moins 100 ans, le piétiner ne fait que renforcer le tissage… ». De nombreux spécimens issus de Turquie, Iran, Arménie… sont particulièrement remarquables mais vu le travail colossal, les prix, même négociés, représentent un véritable investissement !

Le Château croisé de Saint-Hilarion

Le château de Saint-Hilarion se trouve au sommet d’une montagne de la chaîne Besparmak près de Kyrenia. Il contrôlait la route vers Nicosie. Il est le mieux préservé des trois châteaux qui dominaient la mer, avec les châteaux de Kantara et de Buffavento. Saint-Hilarion était à l’origine un monastère, nommé ainsi en la mémoire d’un moine qui avait choisi le site pour son ermitage construit au 10ème siècle avec une église. Les fortifications byzantines ont commencé à être construites pour défendre l’île des pirates arabes. Des parties du château furent agrandies sous le règne de la Maison de Lusignan, qui s’en servaient comme résidence d’été. Le château fut démantelé par les Vénitiens au 15ème siècle pour réduire le coût du maintien des garnisons. On dit aussi que Walt Disney s’inspira de Saint-Hilarion pour son film « Blanche Neige et les sept nains » ! Grimper au sommet constitue une petite randonnée sympathique, le tracé est parfaitement balisé et la vue, de là-haut est imprenable sur la Mer Méditerranée…

La ville Antique de Soli sur la côte de Lefke

Les fouilles successives datent la création de Soli à 11 siècles avant J.C. Elles ont permis de dégager un théâtre romain, un temple dédié à Aphrodite, un palais de la période hellénistique, une agora, une église et une nécropole correspondant à différentes périodes. Perdant au fil des siècles de son importance, celle qui fit partie des dix royaumes de Chypre, fut détruite par les arabes au cours du 7ème siècle puis désertée. Notre photo : Cette mosaïque de la basilique de Soli (époque romaine) représentant un cygne est particulièrement bien conservée.

L’Eglise et le Monastère de Mamas

Au 12ème siècle, Mamas, un pauvre ermite chypriote refusant de payer ses taxes est arrêté par les Byzantins pour être puni : il vient à bout de toutes les peines (plus horribles les unes des autres) qui lui sont infligées… La légende dit qu’il fut convoqué à Nicosie pour « délit fiscal » (enfin, je m’arrange !) mais, sur la route il fit une rencontre impromptue : un agneau qui allait se faire dévorer par un lion (déjà… des lions à Chypre : faut y croire !). Alors notre brave Saint négocia avec le lion qu’il rendit… doux comme un agneau ! La preuve : c’est en chevauchant le fauve, l’agneau dans les bras, qu’il se présenta au Gouverneur de Nicosie… Celui-ci, bouche-bée le suspendit alors de toute taxe ! C’est joli les contes de fées… Quatorze églises sur l’île lui rendent hommage mais celle-ci (à Güzelyurt) fut érigée au 18ème siècle bien que ses bases soient beaucoup plus anciennes. A côté, un petit musée archéologique renferme de nombreux objets de fouilles.

Monastère de Saint-Mamas

Le Barrage de Gecitköy qui ramène l’eau de Turquie

La Turquie a achevé le projet du siècle pour approvisionner la République Turque de Chypre du Nord (RTCN) en eau potable, une question qui était l’une des plus essentielles pour le pays. Le conduit d’eau appelé « L’Eau de Paix » achemine l’eau des rivières des monts Toros en Turquie sous la Mer Méditerranée. Il permet de transporter 75 millions de mètres cubes d’eau par an du Barrage d’Alaköpru sur la rivière Anamur-Dragon. 38 millions de m3 sont utilisés comme eau potable et le reste à des fins agricoles. La raison essentielle du nom du projet de « L’Eau de Paix » est que l’eau puisse être donnée également à la partie chypriote grecque par décision des gouvernements turcs et chypriotes turcs… Cette réalisation est unique au monde : 2 barrages, 107 km de conduits et 2 centres d’élévation ont été construits ! Un système de canalisation suspendue a été mis en place sur 80 km entre la Turquie et la République Turque de Chypre du Nord.

Lefkara et Larnaka: escapade en zone grecque

Dernier jour à Chypre : il faut passer de l’autre côté du rideau de fer… Nous optons pour une excursion en terre grecque ! Le chauffeur du bus collecte tous les passeports et le check-point est assez rapide…

Comme souvent en Grèce, Lefkara se divise en deux villages : le haut (Pano) et le bas, Kato Lefkara où nous faisons halte. Le village est classé au patrimoine immatériel de l’Unesco pour ses dentelles depuis 2009. On raconte que Léonard de Vinci, lui-même, s’y déplaça en 1481, pour acheter l’étoffe qui orne l’autel de la Cathédrale de Milan. La tradition de la dentelle remonte à cette époque. Elle se concrétise par des motifs géométriques et des tons de beiges. Les dentellières travaillent sous l’œil intrigué des touristes confectionnant avec minutie napperons, nappes, jetés de tables, châles, petites pièces à encadrer… Une vingtaine de commerçants sont répartis dans ce joli village au profil parfaitement grec. Un peu à l’écart, une jolie petite église byzantine se dresse sur un parterre de fleurs printanières.

Le Lac Salé de Larnaka

Avant d’arriver à Larnaka (environ 5 km) on pourra admirer le lac salé, lieu de migration des flamants roses, exploité depuis l’Antiquité. C’est une lagune qui longe la mer sur environ 8 kilomètres. La légende dit que Saint-Lazare, passant par là, était très fatigué du voyage. A l’époque, il n’y avait que des champs de vignes. Le pauvre, assoiffé, demanda à la propriétaire des lieux de lui offrir une grappe du divin nectar. Mais la mégère refusa et pour punition, elle vit ses vignes se transformer en étendue salée ! Fallait faire boire Lazare… En été, le lac est asséché découvrant alors une croûte de sel immaculée.

L’autre attrait du bord du lac est la Mosquée Tekké Hala Sultan qui se mire sur ses basses eaux (environ 50 centimètres de profondeur !). Elle est dédiée à la nourrice du prophète Mahomet, une des premières femmes converties à l’islam. C’est un lieu saint et parait-il le 4ème de la religion monothéiste après ceux de la Mecque, Médine et Jérusalem. Cette belle mosquée blanche arbore un minaret qui s’élève vers le ciel azur de Chypre. Très photogénique !

Note ultime étape en terre grecque est Larnaka au patrimoine à la foi orthodoxe et musulman. Larnaka accueillit aussi, au 16ème siècle, le roi de France François 1er qui y établit un comptoir de négoce. C’est la porte d’entrée de la République de Chypre puisqu’elle est dotée (depuis 2009) d’un aéroport international réalisé par le géant Français du BTP (Evidemment, Bouygues…).

Sur le front de mer, la promenade de Finikoudes (qui signifie « palmiers » en grec) est incontournable pour les balades familiales. S’y dresse la fière statut d’un grand lion vénitien offert par la Sérénissime à l’occasion du jumelage des deux villes. Le fort du 14ème siècle, au bout de cette avenue abrite un musée médiéval.

L’église Agios Lazaros est l’une des plus importantes de l’île, elle commémore Saint-Lazare qui après sa résurrection par Jésus aurait évangélisé Chypre… Mais selon le Vatican, Lazare n’aurait jamais mis les pieds à Chypre et aurait débarqué aux Sainte-Maries-de-la-Mer en compagnie de Marie-Madeleine pour évangéliser Marseille ! Des reliques du Saint sont revendiquées à travers toute l’Europe : un grand voyageur ce Lazare et en plus au don d’ubiquité… A chacun sa vérité… La mer est houleuse, le temps sombre mais les pigeons idiots revendiquent néanmoins quelques miettes… La visite de Larnaka, hors saison, ne laisse pas un souvenir impérissable…

Que retenir de ce voyage dans un pays qui n’existe pas ?

Certainement son héritage culturel, riche de 15 siècles de civilisations successives qui y ont laissé leur empreinte dans la pierre et le cœur des hommes. Cette certitude que tôt ou tard, les morceaux seront recollés par le dialogue et la négociation : il ne peut pas en être autrement ! Ma conclusion m’amène à l’hymne pacifiste de Lennon : « Imagine there’s no countries, it isn’t hard to do, nothing to kill or die for, no religion too. Imagine all the people living life in peace… » (Imagine qu’il n’y ait pas de pays, c’est facile… Aucune cause qui justifie de tuer, aucune religion… Imagine tous les gens vivant en paix…)

 


Rencontres avec…

Mustafa, notre guide érudit

Mustafa est d’origine turque (Capadocce) mais a aussi un passeport français et réside à Nice où il a rencontré son épouse. Au cours de ses études universitaires à Ankara, il a commencé ce job de guide et ne l’a plus quitté. Sa passion pour les légendes et la mythologie est sans bornes et je me demande comment il fait pour se souvenir de toutes les anecdotes qu’il distille au fil des jours ! C’est en l’écoutant avec attention que j’ai pu retranscrire toutes les histoires de saints qu’il nous a rapportées avec un véritable talent de conteur ! Pour Mustafa, le peuple chypriote, qu’il soit grec ou turc, aspire au « vivre ensemble »… Les empêcheurs de tourner en rond, poursuit-il, sont les gouvernements… Dès qu’un accord semble se dessiner, de nouvelles embûches apparaissent ! Néanmoins la situation a évolué depuis vingt ans puisqu’il est possible de passer des deux côtés… Il ne désespère pas de voir une solution proche au conflit !

Anny et ses « Carnets de Voyages »

Anny, de Nîmes, est une grande voyageuse (Ethiopie, Nouvelle-Zélande, Abyssinie, Terre Sainte…) mais aussi « croqueuse de paysages » et aquarelliste. « Ici, dit-elle, je n’ai pas une minute à moi : il y a tellement de monuments à dessiner ! ». Lors de tous ses périples, elle rédige de précieux « Carnets de Voyages » abondamment illustrés. « J’ai habité en Turquie, poursuit-elle et visité Chypre Nord, voici vingt ans. Ce séjour était l’occasion de voir l’évolution de cette île coupée en deux. Je pense que les choses ont plutôt évolué dans le bon sens… ».

Régine et Claude, séduits par la proposition du Tour-Opérateur

Ces Toulousains qui ont bourlingué toute leur vie et vécu en Afrique pour des raisons professionnelles ne sont pas coutumiers d’achats compulsifs… C’est pourtant ce qu’ils ont fait, suite à la proposition attractive du T.O. dans leur magazine télé (Télérama). « Nous ne connaissions pas Chypre, dit Claude, et c’était l’occasion, aussi, d’essayer de comprendre cette partition de l’île… Nous sommes ravis du voyage, poursuit Régine, très culturel, aux sources des civilisations et commenté par un guide passionnant. Nous avons vraiment vu de beaux sites… Nous espérons, sincèrement, un règlement rapide de la situation, concluent-ils »…

 

 

Les Carnets de Voyages d’Anny

Reportage : Texte/Dany Antonetti – Images /Gérard Antonetti


 

PLUS D’IMAGES…